
Plus de français à la maison? Et notre langue à nous?
Si vous élevez vos enfants au Québec en ce moment, vous l’avez probablement déjà entendu. La loi 101 continue de s’étendre à de plus en plus de sphères du quotidien. Le message est clair: le français est en déclin, et quelque chose doit changer.
Je comprends d’où vient cette crainte. Le français est une langue minoritaire sur ce continent, et il mérite une vraie protection. Je ne suis pas ici pour argumenter contre ça. Je vous le dis sincèrement, j’ai vu et senti l’arabe s’effacer tranquillement chez plusieurs citoyens Libanais, et en tant que libanaise, ça me peine profondément (ça, c’est un sujet pour une autre fois).
Je veux parler de quelque chose que le débat politique au Québec aborde rarement: ce qui se passe entre les quatre murs de notre maison quand on prend ce message et qu’on le traduit, tranquillement et avec les meilleures intentions du monde, en « il faut parler plus de français avec nos enfants ici ».
Une histoire qui se répète
Je suis orthophoniste depuis 2012, et il y a une histoire qui revient trop souvent dans mon bureau, et de plus en plus dans mes boîtes de messagerie et ce, chez des familles qui parlent toutes sortes de langues. Pas juste l’arabe. J’ai entendu des versions de cette histoire chez des parents qui parlent espagnol, yoruba, tagalog et portugais:
Une enseignante bien intentionnée, une éducatrice en garderie, ou parfois même un pédiatre dit à un parent: « Essayez de parler plus le français à la maison, ça va aider votre enfant à s’intégrer en classe » ou « à rattraper les enfants de son âge à la rentrée » Le parent, qui aime son enfant de tout son cœur et qui ne veut que sa réussite, écoute puis applique le conseil dans l’espoir que l’enfant apprenne plus vite, ou progresse mieux s’il montre des signes de retard de langage. Alors le français s’infiltre dans les routines du dodo, dans les repas, dans les petits moments du quotidien où vivait normalement la langue d’origine.
Des années plus tard, ce même parent est assis devant moi, et l’histoire change de visage. Oui, son enfant a appris le français. Mais le parent me dit, souvent avec un sentiment de culpabilité, qu’il ne sait plus comment connecter avec son propre enfant dans sa propre langue. Quelque chose s’est perdu en cours de route, et personne ne les avait avertis que ça arriverait, jusqu’à ce que ce soit déjà fait.
Le prix caché que personne ne mentionne
Le malaise que j’entends de ces parents, ce n’est pas vraiment une question de mots ou de phrases. C’est quelque chose de plus difficile à mesurer: les appels vidéo avec grand-maman qui perdent tranquillement de valeur et de connexion émotionnelle. Les rassemblements de famille qui deviennent ennuyants pour des enfants qui ne comprennent plus la langue qu’on y parle. Les blagues ou les expressions que les parents disent, mais que les enfants comprennent à peine. Les visites de l’oncle ou de la tante qui finissent, elles aussi, par se dérouler en français.
Ce n’est pas un petit détail. Perdre une langue à la maison, ce n’est pas juste perdre un lexique; c’est perdre une façon d’appartenir à sa propre culture, à sa propre famille.
Voici ce que je veux que chaque parent qui me lit entende clairement: si c’est votre histoire, vous n’avez rien fait de mal. Vous essayiez de donner à votre enfant le meilleur départ possible. Cet instinct, c’est de l’amour, pas un échec. Et voici la deuxième chose que je veux que vous entendiez: il n’est pas trop tard. Une langue peut se reconstruire à tout âge. Ça prend de l’intention et ça prend de la positivité; la porte ne se ferme jamais complètement.
Pourquoi « plus de français » ne veut pas dire « moins des autres langues »
C’est ici que mon expertise entre en jeu. La recherche sur le multilinguisme est claire à ce sujet, et je le confirme tous les jours avec mes propres filles: les enfants n’ont pas un espace de langage limité qui se vide au fur et à mesure que l’enfant apprend une langue. Un enfant peut bâtir un français solide pour l’école et la société, tout en gardant une langue d’origine solide pour la famille et l’identité. Les langues ne sont pas en compétition; elles se complètent. Ce sont deux piliers dans la même maison. Et contrairement à ce que plusieurs pensent, si la première langue d’un enfant est différente de celle de l’école, elle devient la fondation de la langue seconde, pas un mur qui y rend obstacle. C’est essentiel de garder ce premier pilier solide pour pouvoir ensuite bâtir d’autres langues par dessus.
C’est la nuance qui se perd quand une politique à l’échelle de la société s’applique à l’échelle d’une famille. Le plan linguistique du Québec essaie de protéger le français comme ressource collective pour toute une province. C’est un projet complètement différent de ce qui se passe entre un parent et son enfant à la table de cuisine. Protéger le français au Québec ne devrait obliger aucune famille à laisser tomber l’arabe, le tagalog, l’espagnol, l’ourdou, ou peu importe la langue qui porte la voix de la famille.
Je ne suis pas juste une orthophoniste qui parle de son expérience dans son bureau. Je suis la fille d’immigrants libanais. J’ai grandi en apprenant le français, l’anglais et l’arabe, ici même, dans cette province. J’élève deux filles trilingues à Montréal en ce moment même, dans ce contexte politique précis. J’ai choisi, de façon délibérée, de garder l’arabe vivant dans ma maison, non pas malgré le fait de vivre au Québec, mais en vivant pleinement au Québec. Mes filles grandissent avec un français et un anglais solides, et avec la langue de leurs racines. Les trois. Pas l’une ou l’autre.
Ce que je veux que vous reteniez
Si une enseignante ou un professionnel vous a déjà dit de mettre davantage l’accent sur le français à la maison, j’aimerais que vous entendiez ça comme une invitation, pas comme une pression: vous pouvez tout à fait soutenir le français de votre enfant à l’école, tout en protégeant votre langue d’origine à la maison. Ces deux objectifs ne sont pas en compétition, et le cerveau de votre enfant est capable de gérer les deux, sans problème.
Si vous sentez déjà que votre langue d'origine s’efface de votre famille, je comprends votre peine; elle est réelle et elle est tout à fait valide. Et elle n’est pas permanente. Reprendre une langue que vous parliez couramment, ou reconnecter votre enfant à une langue perdue depuis qu’il était tout petit, c’est possible.
Vous n’avez pas à choisir entre élever un enfant qui appartient où il vit et élever un enfant qui sait d’où il vient. J’ai aidé des familles à bâtir un plan multilingue qui honore les deux. Si c’est là où vous en êtes en ce moment, vous pouvez le faire vous aussi.
Je suis là pour vous aider,

